Dans Derrière l’objectif, un photographe nous raconte une de ses images.

Aujourd’hui : La Guerre du Miel racontée par Éric Tourneret.

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La Guerre du Miel

Des jours d’attente pour enfin partir avec l’équipe de cueilleurs de miel de la tribu des Irulas dans la jungle vers les falaises sacrées. Un triporteur pétaradant emporte les chasseurs, l’échelle de corde et les fûts plastiques vers le village de Gethesal. Jusqu’en 2004, cette région avait mauvaise réputation. Un bandit de grand chemin terrorisait son monde. Après avoir commencé sa carrière comme braconnier d’éléphants, le bougre était passé à la contrebande de bois précieux, teck et santal, puis aux enlèvements. L’équipe s’enfonce sur des chemins dans une forêt dense. Cailles, perdrix et coqs de bruyère croisent notre piste. Des buffles sauvages s’enfuient à notre passage. Nous rejoignons une piste carrossable où des bouses d’éléphants nous rappellent que nous sommes sur le territoire du roi de la jungle. Cette forêt est une grande bavarde, les cris des oiseaux répondent aux hurlements des singes et le brouhaha indifférencié des insectes berce l’ombre dense telle une charge de cavalerie… Après cinq heures de marche, les chasseurs s’installent dans une cabane en tôle. Elle nous servira de campement pendant les cinq jours de récolte.

Avant l’aube, neuf hommes montent vers le sommet. L’arrivée en haut de la falaise est féerique. La forêt immense, les montagnes qui se noient dans un ciel jaune orangé et la majesté des turbans des hommes bien mis, fiers, colorés. L’échelle est fixée à un petit arbre qui va soutenir nos vies, puis descendue doucement jusqu’à toucher le sol 60 mètres plus bas. Les enfumoirs sont allumés et Then Mari enjambe le précipice. En bas, la fumée s’élève et les gardiennes des nids commencent leurs rondes incessantes. Nous descendons côte à côte sur la pente abrupte. Roches verticales et méplats herbeux se succèdent jusqu’à la grande corniche. Then Mari disparaît sans un mot sous le rocher dans un nuage dense d’abeilles en furie et commence sa besogne. Rangés comme à la parade, les nids géants sont accrochés sous la dalle de pierre, la suite relève d’un corps à corps.

Protégé par un enfumoir qui pend, attaché à une corde sous lui, Mari coupe la première galette et demande de sa voix tonitruante qu’on lui descende la perche avec le panier. Autour, des millions d’abeilles volent en tous sens dans le soleil levant. Elles vibrent de leurs cris guerriers et foncent en vagues successives vers la peau nue de Then Mari. Il répond assaut après assaut à l’aide de la fumée. Les nids sont à portée de main, l’odeur du venin emplit l’air. Then Mari, se déplace prestement sur sa corde. Il danse dans le vide et remplit le panier du miel stocké par les abeilles en haut de la galette contre la paroi, en le détachant à la force du poignet à l’aide d’une autre perche.

Entre deux récoltes, il remonte pour quelques instants de répit, pour déplacer sa corde latéralement et le bal recommence avec en guise de musique, la voix de Mari qui se détache du son persistant, insistant des abeilles géantes qui cherchent à paniquer l’ennemi à sang chaud. L’homme coupe, remplit, descend. En bas, les galettes de cire tombent sur le sol et explosent aux pieds des aides qui remplissent les fûts de miel.

Partout dans le monde les abeilles disparaissent. Les abeilles sauvages principalement à cause de la déforestation. Dans les pays industrialisés, les abeilles domestiques meurent chaque année par millions. En cause, l’agriculture conventionnelle qui détruit sols et haïes et pollue les eaux. Chaque année des millions de tonnes de produits hautement toxiques sont déversées sans contrôle dans la nature. Pourtant, cette agriculture n’est pas rentable, subventionnée par nos impôts, elle profite plus aux multinationales de l’agroalimentaire qu’aux citoyens qui en payent les coûts environnementaux et sanitaires cachés. Nous sommes en guerre contre la nature et ce hold-up sur le vivant, sur l’abondance des milieux naturels est aussi une atteinte à la démocratie et à la liberté fondamentale de choisir son mode de vie et de profiter des dons de la nature.

La pollinisation par les abeilles apporte chaque année un service gratuit à l’agriculture mondiale valorisé aujourd’hui à 155 milliards d’euros.

Éric Tourneret


Date
14.2.2010
Boitier
Canon EOS 1Ds Mark III
Objectif
Canon EF 16-35 mm f/2.8L II USM
Focale
16 mm
Exposition
1/640 s
Ouverture
f/6.3
Sensibilité
ISO 500

Crédits photos :

  • Image La Guerre du Miel : Éric Tourneret
  • Portrait d’Éric : lui-même

Nous ne pouvons que trop vous conseiller la lecture du livre d’Éric Tourneret :

Derriere l-objectif avec Eric Tourneret - Couverture Les Routes du Miel - BLOGLes Routes du Miel, Éditions Hozhoni.

Paru en 2015, ce magnifique ouvrage de 350 pages est devenu un véritable succès de librairie avec déjà plus de 15000 exemplaires vendus fin mars 2016.

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