« Passe ton bac d’abord ! »

C’est en quelque sorte ce que Laurent Baheux répond aux jeunes qui lui demandent comment faire pour devenir photographe animalier. Même s’il ne se reconnaît pas la légitimité de donner des leçons, Laurent Baheux fait aujourd’hui partie des grands de cette profession. Il est bien placé pour savoir que la méthode miracle pour devenir photographe animalier n’existe pas, puisque son chemin n’a pas été des plus rectilignes, loin de là.

Pour TiragesPro, il revient sur son parcours et nous laisse entrevoir ce qui constitue aujourd’hui son quotidien, son engagement, son actualité et ses projets.

 

TiragesPro : Quand avez-vous commencé à pLaurent Baheux - Portraitrendre des photos ? Est-ce une histoire de famille ?

Laurent Baheux : Ce n’est pas du tout une histoire de famille. J’ai commencé très tard. Jusqu’à 23 ans, je n’ai jamais pris de photos, j’avais à peine un jetable pour les souvenirs de vacances : je ne suis pas tombé dedans quand j’étais petit.

Je suis rentré dans la photo par le journalisme. Même si je n’ai pas non plus fait d’études de jo
urnalisme, mais des études universitaires généralistes, assez courtes et peu brillantes, sans grande motivation, sans vraiment savoir ce que je voulais faire. Une fois que j’en ai eu terminé avec les obligations, tant universitaires que militaires, je suis rentré dans la rédaction sportive d’un quotidien de la région de Poitiers, par amour du sport en général et du tennis en particulier. Ça me permettait d’allier mes goûts du sport et du journalisme.

Comme le journal n’avait pas de gros moyens, on m’a demandé de faire les photos pour illustrer mes articles écrits. Très vite, ce qui m’a plu dans la photo, c’est la puissance de l’image en tant qu’outil de communication. Il y a dans une photo bien plus d’émotion et de sensibilité que dans un compte-rendu écrit. C’est plus rapide, on peut faire passer beaucoup plus de choses et chacun garde la liberté de l’interpréter comme il l’entend. Une photo me permet plus aisément de raconter une histoire, de m’exprimer, de partager des choses, des émotions.

Chez moi la photo n’est donc pas une histoire de famille, ou une histoire de famille à l’envers puisqu’un peu plus tard, c’est moi qui ai initié mon père à la photo.

TiragesPro : Comment êtes-vous ensuite devenu photographe professionnel ?

Laurent Baheux : Ça s’est fait progressivement. J’ai appris la photo en autodidacte, sur le bord des terrains de sport. En 1993, j’ai été engagé par un quotidien régional, et en 1997, je suis allé m’installer à Paris où j’ai commencé à travailler avec les agences de presse, et les journaux sportifs tels que « L’Équipe ». C’était aussi sur des événements plus importants, nationaux et internationaux, grand chelem de tennis, … À partir de 1998, j’ai été engagé en tant que professionnel pour les agences de presse sur les coupes du monde, championnats d’Europe, jeux olympiques, …

Ma passion pour le sport m’a amené à la photo. J’ai eu la chance de pouvoir me faire une place, de conjuguer mes deux passions, le sport et la photo.

TiragesPro : Comment avez-vous concilié votre évolution personnelle et l’évolution de la technique, notamment le passage au numérique ?

Laurent Baheux : Je suis passé de l’argentique au numérique au début des années 2000, quand les appareils photo ont atteint les 4 millions de pixels. Les images numériques sont alors devenues exploitables pour la presse. C’était un investissement lourd à tout point de vue (matériel, technique, gestion des fichiers, …). Le passage a été total et brutal, mais indispensable pour les besoins de l’actualité. Pour les photographes de sport, c’était un gain de temps incroyable, on pouvait envoyer nos images directement depuis les terrains à la mi-temps, plus besoin de passer du temps au labo, il suffisait d’une connexion pour vendre ses images. Et pour les prises de vues, pas de gros changements. Le support a changé, pas la prise de vue en elle-même.

TiragesPro : Vos images en noir et blanc, avec du grain, parfois une bordure marquée rappellent fortement l’argentique. Seriez-vous nostalgique de cette période ?

Laurent Baheux : Nostalgique, pas vraiment. Mais j’ai appris la photo au labo noir et blanc argentique. Je ne suis pas un dinosaure, mais à cette époque pour mon journal le choix des pellicules était surtout dicté par la contrainte économique. Le noir et blanc était moins cher que la couleur, c’est donc avec ça que j’ai appris et c’est ce que je maîtrise le mieux. Cette manière de s’exprimer me convient parfaitement. Le grain, qu’on appelle bruit en numérique ne me gêne pas du tout, il m’arrivait souvent de pousser les films argentiques à 3200, voire à 6400 (ISO), maintenant, c’est un peu la même chose. Il m’arrive de rajouter du grain quand je pense que ça peut apporter quelque chose à l’image, mais je ne le fais pas toujours, en tout cas, pas systématiquement.

TiragesPro : Comment s’est passé pour vous le passage de la chambre noire de l’argentique au clavier d’un ordinateur ?

Laurent Baheux : Au début, je n’avais pas l’habitude, ça a été lourd à gérer. D’autant plus qu’avant, le choix des photos relevait du travail de l’iconographe, de l’éditeur. Maintenant, c’est le photographe qui s’en charge. Bien sûr, avant on sélectionnait aussi les images, mais la quantité de travail s’est alourdie pour le photographe depuis le passage au numérique.

TiragesPro : Vous passez beaucoup de temps devant l’écran de votre ordinateur ?

Laurent Baheux : Non je n’y passe pas beaucoup de temps. Je me limite, car sinon c’est sans fin, on peut toujours fignoler, bricoler. Au développement, je me contente en général de toucher au contraste, pour avoir des noirs bien denses. La photo est faite lors de la prise de vue, pas après.

Mon métier d’aujourd’hui, c’est la photo de nature et principalement en Afrique, je ne fais plus qu’occasionnellement des images de sport. Sur le terrain, je ne traite rien, pour éviter de travailler à chaud. J’ai besoin de digérer, il me faut du temps pour prendre du recul, afin que les émotions, l’ambiance, les circonstances de la prise de vue ne perturbent pas mon jugement. J’ai besoin de laisser reposer, en général, trois à six mois, voire un an avant de revenir sur mes photos.

TiragesPro : Comment travaillez-vous sur le terrain ?

Laurent Baheux : Je photographie d’instinct, avec mes tripes. Pour moi, tout ce qui compte c’est la rencontre. Pas de longue préparation, pas de plan, c’est l’animal, le sujet qui décide. Au début, je me suis bien sûr documenté, j’ai lu des livres sur les animaux, je me suis renseigné sur les endroits.

Girafes In The Grass © Laurent Baheux

Mais mon approche n’est pas une approche naturaliste, je ne cherche pas l’animal rare, mon but n’est pas de faire des documentaires. Je m’attache plutôt au caractère, à la personnalité de l’animal, à mettre en valeur sa force, à faire des images intenses. Chez moi, rarement de scène de chasse, mettre en avant le comportement de l’animal n’est pas mon objectif, je privilégie la lumière, l’individualité du sujet. C’est un travail plus contemplatif que lorsque j’étais photographe de sport.

TiragesPro : Quel matériel utilisez-vous pour atteindre cet objectif ?

Laurent Baheux : Pour profiter des rencontres, saisir une belle attitude, je dois toujours être prêt, pas de grosse mise en place, je n’ai pas de trépied, pas d’affut, juste parfois un monopode, mais pas souvent. Le plus généralement, je travaille avec un gros télé, un 600 /4, avec le boitier en plus, il y en a pour environ 6 kg, mais j’ai l’habitude de photographier à main levée et le poids ne me gène pas.

Le 600 me permet d’avoir une grande proximité avec les animaux, de cadrer très serré sans les déranger. Je travaille avec du matériel Nikon et en plus du 600, j’utilise beaucoup le 300 / 2,8 et le 70-200. C’est ce qui se trouve en standard dans mon sac. Ensuite, je peux aussi me servir du 50 et du 24-70, mais c’est plutôt rare que je les sorte.

Aller mettre mon objectif sous le nez des animaux, utiliser des robots ou engager des ingénieurs pour construire de faux rochers roulants bourrés d’électronique et aller faire des gros plans de la moustache d’un lion, ce n’est vraiment pas ma démarche ! En photo animalière, on est sur le territoire des animaux, il faut les respecter, ne pas trop les déranger. Si des éléphants s’approchent en broutant, calmement pour venir voir, par curiosité, alors évidemment, j’en profite, je fais des photos de près. Mais c’est l’animal qui est venu vers moi, pas l’inverse.

TiragesPro : Vous allez à la rencontre de grands animaux potentiellement dangereux pour l’homme. Prenez-vous des précautions pour les approcher ?

Laurent Baheux : Oui ! Je ne les approche pas ! Il y a évidemment des règles à respecter, qui sont justement dictées par le respect qu’on doit avoir pour eux. On est chez eux, sur leur territoire. Garder ses distances est la première précaution à prendre, ne pas les effrayer, ne pas les approcher trop, ne pas les déranger.

Extrait audio de l’interview :

Si on est trop près, l’attaque est alors pour eux un réflexe de défense et l’homme sans fusil n’est pas le plus fort des mammifères, loin de là. Quand un accident arrive, qu’un lion saute dans une voiture, c’est que ces règles n’ont pas été respectées.

Au début, j’étais parfois un peu trop près et je me suis fait une belle frayeur avec une hippopotame. J’étais tranquillement en train de la photographier dans son bain quand elle est sortie de l’eau et m’a chargé. Les hippos sont capables de pointes de vitesse stupéfiantes pour des animaux de cette taille, et dans ces cas-là, on ne réfléchit pas, on se sauve en laissant tout derrière soi, et vite ! C’était de ma faute, je l’avais dérangée, elle m’avait vu comme une menace, pour elle et son petit. Désormais, je fais bien attention à garder mes distances…

Lion In The Grass © Laurent Baheux

TiragesPro : Pourtant, vous aimez les cadrages serrés, les portraits.

Laurent Baheux : Oui, je me suis formé en autodidacte avec la photo de sport. J’aime les gros plans, les détails, comme à la télé. C’est pour ça que j’apprécie les longues focales qui me permettent d’obtenir les images que je veux tout en restant à distance, sans interférer avec l’animal, sans changer son comportement qui reste naturel.

Sinon, c’est comme pour le portrait d’humains, le sujet n’est jamais naturel, il y a un jeu qui se met en place entre le sujet et le photographe lors d’une séance de pose. Pas seulement pour les humains, puisque mes sujets actuellement sont plutôt poilus, voire avec des plumes ou des écailles, mais les comportements sont similaires. J’aime beaucoup la phrase de Pascal Picq : « L’homme n’est pas le seul animal qui pense, mais c’est le seul à penser qu’il n’est pas un animal. »

TiragesPro : La sauvegarde des animaux et plus généralement l’écologie sont des thèmes importants pour vous. Pourtant, vous êtes parfois obligé de faire des compromis ?

Laurent Baheux : Oui, même si chez moi je préfère mettre un pull plutôt que d’augmenter le chauffage ou acheter prioritairement ce qui est produit localement, je dois prendre l’avion pour me rendre en Afrique, par exemple. De même avec mes stages photo, je favorise le tourisme. Mais les choses ne sont pas si simples, ce n’est jamais tout banc ou tout noir. Par exemple, le tourisme animalier est très important pour les espèces en danger. L’argent des parcs permet de les protéger puisqu’ils sont « rentables », ils ont un intérêt financier pour les dirigeants puisque les gens viennent dans le but de les voir. C’est un problème d’équilibre, il faut cet intérêt pour la vie sauvage, sans tomber dans le tourisme de masse qui lui serait préjudiciable. La gestion de la faune est un problème très compliqué. Il y a la corruption, le braconnage, la pression démographique, l’extension de l’agriculture, les troupeaux qui ont besoin de toujours plus de pâturages…

Ma vision peut paraître pessimiste, mais je pense que je suis simplement lucide. La place de l’homme ne cesse d’augmenter, il est prioritaire parmi les animaux et la part des grands prédateurs ne cesse de baisser. Il suffit de voir ce qui se passe en Europe avec l’ours, le loup, le renard, qui sont considérés comme des nuisibles et traités, c’est à dire exterminés comme tel. Le nombre de grands animaux sauvages encore présents en Grande-Bretagne par exemple est dramatiquement faible. Sans compter les dégradations de leur habitat, la pollution. Oui, c’est un constat amer. La planète n’est pas encore invivable, mais il est plus que temps de s’en préoccuper sérieusement.

TiragesPro : Dans ce contexte, votre travail fait office de témoignage, il a un rôle de sensibilisation.

Laurent Baheux : En effet, voir ces animaux en danger dans leur milieu naturel est un grand privilège. J’en suis conscient et je veux le faire partager par mes images.

Mon travail fait partie de cette démarche. Nous avons besoin de beauté pour vivre, en particulier de la beauté animale. Au départ, la photo animalière était pour moi un plaisir personnel, une respiration nécessaire. Mais maintenant mon but est de témoigner, de sensibiliser. Je veux toucher les gens, les faire réfléchir. Par exemple, actuellement, nous sommes six photographes avec cet objectif à participer au projet de l’association GoodPlanet. Nos images sont exposées dans des lieux à fort passage comme le métro de Shanghai ou des aéroports internationaux. Un livre a aussi été édité chez La Martinière : Sauvages, précieux, menacés. Il est en vente au profit de cette association qui travaille en faveur de l’environnement.

Triptyque Lionceaux © Laurent Baheux

Pour que les choses s’améliorent, la première étape est que les gens soient sensibilisés et se rendent compte du besoin d’agir. En particulier dans le métro de Shanghai, cette prise de conscience est indispensable puisqu’en Asie, la médecine traditionnelle et surtout ses dérives font partie des principales sources de trafic d’animaux : corne de rhinocéros, défense d’éléphant pour l’ivoire, …

TiragesPro : Cette prise de conscience semble avoir entrainé de nombreux changements pour vous ?

Laurent Baheux : Ce constat a influencé ma vie, tant personnelle que professionnelle. J’ai quitté Paris pour aller vivre à la campagne, en milieu rural, avoir une vie plus modeste, plus raisonnée pour moi-même et ma famille. Mon attitude vis-à-vis du temps et de sa gestion a également changé : la photo animalière, c’est l’éloge de la patience.

Maintenant, je vis à deux heures de Paris, c’est à la fois suffisamment proche pour que ma vie professionnelle puisse suivre son court et assez éloigné pour que je puisse consacrer davantage de temps à ma famille. En tant que photographe de sport, j’étais parti quasiment tous les week-ends. Maintenant, c’est moi qui décide de mes déplacements et de mes absences.

Ce métier de photographe animalier, j’ai parfois du mal à le considérer comme un vrai métier, c’est plutôt une chance. Enfin, une chance, mais surtout du temps, de la persévérance et beaucoup de travail. J’ai mis une vingtaine d’années pour arriver là où je suis aujourd’hui.

TiragesPro : D’une certaine manière, vous semblez comblé ! Que pourrait encore vous apporter le père Noël, du point de vue matériel d’abord ?

Laurent Baheux : Pas grand-chose. Je suis déjà bien équipé avec 4 boitiers pros Nikon, les objectifs dont nous avons parlé tout à l’heure, les multiplicateurs de focale et tout ce qui va avec. J’aimerai bien essayer le 800 mm de chez Nikon ou remplacer mon 300 mm par un 200-400, même si je suis un grand amateur de focales fixes.

Lionceaux © Laurent Baheux

Mais le matériel, ensuite il faut le porter, s’en occuper. En Afrique, pas trop de soucis au niveau des batteries, même en bivouac. Les camps le soir sont en général équipés de groupes électrogènes et il y a toujours la possibilité de recharger les accus sur la batterie de la voiture. Le souci, ce serait plutôt la poussière, sur les capteurs, les optiques. Ça donne un petit côté rétro aux photos. Avec le froid et l’humidité, le problème du matériel est plus compliqué à gérer.

TiragesPro : Froid, humidité, auriez-vous des destinations à noter dans votre lettre au père Noël ?

Laurent Baheux : Oui, plein ! Déjà, je suis loin d’avoir fait le tour de l’Afrique. J’aimerais aller en Zambie par exemple, ou simplement retourner au Kenya. C’est un pays que j’aime beaucoup, même s’il est souvent décrié pour le grand nombre de touristes qu’il reçoit. Mais hors des sentiers battus, il reste suffisamment de place pour profiter de ce pays fantastique.

J’aime particulièrement l’Afrique de l’Est. Le reste du continent est beau également, mais c’est souvent plus dépouillé pour ce qui est de la végétation.

Sinon, l’Amérique du Sud m’attire moins. Peut-être plus les régions polaires, dans lesquelles la plupart des grands mammifères sont également en danger, tout comme en Afrique. J’ai évidemment des projets, mais ils ne sont pas encore suffisamment définis pour que je puisse en parler.

TiragesPro : Merci, Laurent, d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Ceux qui voudraient voir plus d’images et en savoir plus peuvent vous retrouver sur Facebook et Twitter ainsi qu’au travers de votre site www.laurentbaheux.com.

Bibliographie :

  • Album de famille de l’Afrique sauvage, 2015, Éditions teNeues — Voir sur Amazon »
  • Sauvages, précieux, menacés, 2013, Éditions La Martinière, pour l’association GoodPlanet, avec Yann Arthus-Bertrand pour les arbres, Mark Laita pour les reptiles, Brian Skerry pour les requins, Sandra Bartocha pour les orchidées, Heidi et Hans-Jürgen Koch pour les singes et Laurent Baheux pour les rhinos. — Voir sur Amazon »
  • Africa, 2012, Éditions Yellow Korner (épuisé)
  • D’ivoire et d’ébène, 2011, Éditions Altus — Voir sur Amazon »
  • Terre des lions, 2009, Éditions Altus — Voir sur Amazon »

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